
C’est une carte de France aux départements colorés d’un bleu plus ou moins soutenu. En très sombre, onze d’entre eux se détachent. Haute-Garonne, Loire-Atlantique, Charente, Marne ou bien Ardèche… Malheureusement pour eux. Selon une récente étude de l’Insee, c’est là en effet que l’activité économique dépend le plus des exportations vers les Etats-Unis. Aéronautique, chantiers navals, vins et spiritueux ou produits chimiques…
En temps normal, commercer avec la première puissance économique mondiale est plutôt bon signe. Mais depuis l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche en novembre dernier, c’est surtout la garantie d’un gros stress. Président de Bordeaux Négoce, le syndicat qui regroupe les grandes maisons de vin en Gironde, Philippe Tapie résume la situation de tous ses confrères : «On navigue à vue sans savoir quand cela finira vraiment.»
Les Etats-Unis, notre deuxième client mondial
Les raisons de cette inquiétude sont connues : les hausses de tarifs douaniers que veut imposer le président américain au monde entier pour protéger son industrie. Ces derniers mois, ce dernier n’a eu de cesse de mettre la pression sur ses partenaires commerciaux pour les forcer à négocier. Le tout avec d’incessants revirements, aussi imprévisibles que déstabilisants. En avril, une surtaxe de 20% a ainsi été imposée aux produits originaires de l’Union européenne avant d’être suspendue jusqu’au 9 juillet et remplacée dans la foulée par un taux de 10%. En plus, bien sûr, des droits de douane déjà existants… Ce 1er août, un accord passé avec Bruxelles devrait déboucher finalement sur un taux de 15% remplaçant les taux pré-existants. Mais avant que tout soit réglé (l'accord doit encore être ratifié par tous les états européens), il va se passer encore un long moment.
Le problème, c’est que pendant ce temps, le business doit continuer. Avec 45,8 milliards d’euros en 2024, nos exportations vers les Etats-Unis, notre deuxième client mondial, ont atteint un niveau record. Selon Bercy, 82% des marchandises tricolores vendues outre-Atlantique sont concernées par le taux à 10%. Soit 4,5 milliards d’euros de droits de douane supplémentaires… De quoi inquiéter plus d’une entreprise, «surtout les plus petites ou inexpérimentées à l’international», note Bertrand Rager, fondateur du cabinet d’avocats en droit douanier Custax & Legal. Voyons comment toutes essaient de s’en sortir.
Les grandes et petites entreprises doivent s'adapter
Un premier réflexe logique a consisté à anticiper les décisions de l’administration américaine en accélérant les livraisons. «On note un accroissement de l’activité du transport maritime vers les Etats-Unis au premier trimestre et pas seulement depuis l’Europe», constate Sylvain Broyer, chef économiste chez S&P Global Ratings. «Dès que Donald Trump a été élu, nous avons accru nos expéditions, quitte à avoir plus de stock sur place», précise Antoine Wassner, PDG de Sabarot, une entreprise familiale en Haute-Loire, spécialisée notamment dans les lentilles. «A un moment, on parlait quand même d’un taux à 50% !»
Mais cette manœuvre n'a pu durer qu’un temps. Les surtaxes étant désormais inévitables, il faut s’y adapter. Le plus facile consiste à répercuter tout ou partie de leur montant sur les étiquettes. Facile dans des secteurs comme le luxe, où la clientèle ne rechigne pas à la dépense pour leurs marques préférées. En mai dernier, Hermès a ainsi annoncé augmenter ses prix pour compenser intégralement les hausses subies.
Plus compliqué dans l’industrie ou la grande consommation, surtout pour une PME. «Nous souhaitons commercialiser notre lave-vaisselle ultra-compact Bob aux Etats-Unis et avions fixé avec notre partenaire local un tarif public à 700 dollars il y a quelques mois, explique Romain Lemant, directeur commercial de Daan-Tech (35 salariés). Notre importateur estime désormais ne plus gagner assez à cause des droits de douane. Impossible de rogner sur notre marge ni de vendre plus cher. Du coup, on cherche d’autres solutions.»
Des astuces pour payer moins de droits de douane
Il en existe, bien sûr, mais pas toujours à la portée de tous. Pour bien comprendre, il faut savoir que le calcul des frais de douane à payer sur une marchandise repose à la fois sur son classement (chaque produit a un code d’identification précis défini par le système harmonisé de l’Organisation mondiale des douanes), sa valeur en douane (avec une prise en compte différente du coût du transport selon les destinations) et son origine de fabrication.
On voit d’ici les subtilités à envisager mais aussi le risque de contentieux avec les douanes en cas de contestation. Impossible de les citer toutes. «Par exemple, ce n’est pas parce que vous enverrez votre produit made in France faire une étape dans un pays moins taxé par les Etats-Unis avant de le renvoyer sur le territoire américain que vous pourrez changer l’origine du produit et faire des économies», avertit Stanislas Roquebert, avocat spécialisé au sein du cabinet LightHouse LHLF. En revanche, les groupes possédant différents sites industriels dans le monde ont tout intérêt à livrer des biens fabriqués dans des pays davantage épargnés par Washington, même si les réorganisations de flux logistiques sont complexes. Toutefois, l’idéal reste de produire directement aux Etats-Unis, ce qui est l’objectif affiché de Donald Trump.
Autre tentation dans les sociétés ayant leur propre filiale sur place ? «Lui vendre la marchandise moins chère que si elle avait été vendue à un client extérieur», poursuit Stanislas Roquebert. Là encore, le risque d’être rattrapé par la patrouille est non négligeable. En revanche, il existe un mécanisme autorisé à ce stade par la douane américaine, intéressant pour les groupes qui se fournissent dans un pays low-cost. Baptisé first sale rule, il consiste à déclarer, au moment de l’importation, le prix auquel a été acheté le produit (confectionné en Asie, par exemple) et non celui, plus élevé, auquel il a été revendu aux Etats-Unis. Inconvénient : cela implique de révéler ses conditions d’achat...
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