
Quand il arrive le matin au bureau, après une session de télétravail à son domicile, Guillaume, cadre chez un éditeur parisien, maugrée quelque peu. Il retrouve systématiquement les photos des enfants de sa collègue à son poste. «Je retourne les cadres et je les mets de côté, mais c’est agaçant. Nous sommes en flex office, donc normalement, le soir, en partant, on doit laisser le poste de travail "clean" pour la personne qui vient le lendemain. Sans rien de personnel dessus», rappelle-t-il. Car, même si on est loin des vastes plans de «retour au bureau» exigés par les Gafam américaines, les employeurs français rétropédalent aussi sur les politiques de télétravail. En prônant deux jours en distanciel par semaine au lieu de trois (voire plus) avant.
Et qui dit moins de télétravail, dit davantage de jours de présence au bureau. Sauf qu’au sortir du Covid, pour baisser leurs coûts, les entreprises ont réduit la surface de leurs locaux et surtout le nombre de postes de travail. Aujourd’hui, avec le retour sur site des salariés le compte n’y est plus. En Ile-de-France, on compte en moyenne entre 5 et 6 postes de travail pour 10 personnes. Dans le meilleur des cas 7 bureaux pour 10.
Le flex office, une des solutions envisagées par les entreprises
Résultat, une crise du logement au bureau. Notamment les mardis et jeudis, les jours des pics de fréquentation. Pour s’assurer une place, chacun y va de sa petite stratégie personnelle. «Certains salariés arrivent très tôt le matin. D’autres marquent leur territoire avec des effets personnels. D’autres encore font valoir, attestation médicale à l’appui, un dos fragile pour obtenir un siège ergonomique spécifique qu’il n’est pas question de déplacer tous les jours au gré des bureaux vacants», observe Delphine Minchella, enseignante chercheuse en théorie des organisations au sein de l’EM Normandie. Les employeurs qui ne savent pas vraiment justifier le besoin soudain de ce retour au bureau réfléchissent donc à des solutions pour «loger» tout le monde et offrir des conditions de travail convenables à leurs collaborateurs… sans se ruiner. Car la chasse aux coûts immobiliers est toujours de rigueur.
Parmi les options retenues, du flex office à l’échelle de l’équipe. «Imaginons un service de 20 personnes avec deux équipes de 10 salariés qui n’ont pas nécessairement besoin de se croiser au bureau, explique Julie Vinay, directrice générale adjointe chez ARP-Astrance, une agence spécialisée dans l’aménagement des espaces professionnels. Dans ce cas, l’employeur met à disposition 10 postes de travail occupés alternativement par l’équipe A et B au gré d’un planning de télétravail établi à l’avance. Dans ce cas, on reste à un poste pour deux. Sans cette rotation des équipes, l’employeur aurait dû prévoir 14-15 postes de travail. Soit des mètres carrés supplémentaires.»
Ces rotations sur site soulèvent d'autres questions. «Les collaborateurs à qui on va demander de venir sur place le lundi, le mercredi et le vendredi vont se sentir lésés. Ce sont en général les jours de télétravail privilégiés. De même, ces rotations induites par une politique de retour au bureau mais sans poste pour tous tout le temps, risque de contraindre au télétravail des salariés qui n’y sont pas du tout favorables», précise Delphine Minchella.
- 78% des salariés qui estiment que l’organisation de leur espace de travail au bureau a un impact positif sur leur productivité.
Source : Étude Icade x Ipsos bva – «L’avenir du bureau», novembre 2025.
Des aménagements pour lutter contre la perte d'engagement possible
A ces problèmes de temporalité s’ajoutent des questions de spatialité. «Ceux qui vont devoir s’installer au bureau le moins lumineux, proche des souffleries, ou encore à une place où tout le monde pourra voir ce qui se passe sur leur écran d’ordinateur, pourraient être très mécontents», ajoute-t-elle. Or, cette insatisfaction risque d’impacter l’engagement des salariés, et donc leur efficacité.
Pour faire passer la pilule, les employeurs sont donc contraints de réaménager partiellement leurs locaux. Notamment pour contrer un accroissement du bruit dans les open spaces. «Le bruit est un perturbateur fort de la concentration. Mais c’est une notion subjective. Pour certains salariés, le cliquetis des ongles sur un clavier peut être une nuisance majeure ou le bruit des sièges qui roulent à chaque fois qu’une personne se lève. D’autres seront affectés par les conversations qui ne leur sont pas destinées. En tout cas, les salariés ne veulent pas être moins bien installés au bureau que chez eux en télétravail», résume Delphine Minchella.
Il n’existe évidemment pas de solution miracle pour faire régner le silence au bureau. Mais des aménagements au cas par cas sont envisageables. «Pour faire baisser le volume sonore, on installe des panneaux acoustiques et des cloisons supplémentaires», observe Marie Vaillant, cofondatrice de Yemanja, société de conception et d'aménagement de bureaux. Mondoffice (anciennement JPG), spécialiste des fournitures et de mobilier professionnel, constate également une hausse des ventes des cabines acoustiques qui permettent de s’isoler pour se concentrer. «Les ventes de casques antibruit sont également en croissance», témoigne Karine Lagier, la directrice générale de l’enseigne. Les ajustements se portent aussi sur les espaces jusque-là ouverts à d'autres activités. «Cela peut être l’occasion de s’interroger sur le maintien de salles de silence, de sieste… pour, pourquoi pas, les transformer en espaces de travail», souligne Marie Vaillant. En plus du traitement du bruit, les entreprises misent sur le développement des services internes «sur mesure» et sur davantage de convivialité pour convaincre les salariés du bien-fondé d’un retour au bureau. «Elles installent, par exemple, des écrans géants pour la rediffusion de compétitions sportives. Les catalogues des conciergeries d’entreprise sont aussi de plus en plus fournis», illustre Delphine Minchella.
Chez JPG/Mondoffice, les ventes de cafetières, de bouilloires, de thés, cafés et gourmandises plus ou moins «healthy» sont ainsi en progression. Reste à savoir si la vente de miel de petits producteurs locaux ou les panières de fruits en libre service suffiront à convaincre les salariés de revenir. Tout cela, Guillaume apprécie, mais ce qu’il souhaite avant tout quand il est au bureau, c’est disposer d'un environnement de travail serein. Sinon, il déploiera toutes les stratégies possibles pour faire davantage de télétravail.
Silence, ça bosse !
Depuis le 1er septembre dernier, les 300 collaborateurs de Lucca sont réunis dans de nouveaux locaux de 5 400 mètres carrés, répartis sur cinq niveaux, et tout proches de la gare de Nantes. Ici, malgré une politique de télétravail offrant deux à trois jours par semaine, chacun dispose d’un bureau quand il le souhaite. Donc pas de crise du logement chez cet éditeur de logiciels RH. Pour éviter l’effet ruche bourdonnante, l’entreprise a installé par moins de 100 box acoustiques au gré des open spaces. Coût de l’opération : 700 000 euros, pour un total de 3,5 millions de travaux. «Nous sommes conscients que le bruit au bureau est l’un des motifs importants qui incitent les salariés à télétravailler. Donc nous avons investi massivement sur le sujet, et quelques réglages supplémentaires sont en cours suite au passage d’un acousticien», précise Valentine Barenton, responsable de l’environnement de travail et de l'événementiel interne.
Dans certaines salles de réunion, le taux de réverbération est encore trop important, l’installation des panneaux acoustiques supplémentaires est donc prévue. A date, les salariés ont accordé une note de 4,3/5 aux nouveaux locaux. A part des problèmes de température dans certaines parties du bâtiment et une offre de restauration du quartier plus restreinte qu’avant, ils sont satisfaits de leur environnement de travail. Certains ont même pu acheter pour 15 euros les anciens bureaux et sièges qui n’ont pas été réemployés dans le nouveau site. De quoi améliorer également leur espace de… télétravail.
78% des salariés qui estiment que l’organisation de leur espace de travail au bureau a un impact positif sur leur productivité.
Source : Étude Icade x Ipsos bva – « L’avenir du bureau », novembre 2025.
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