
Le 25 avril dernier, des banderoles flottent au pied des vitrines parisiennes des Galeries Lafayette. Une quarantaine de salariés de La Redoute proteste contre l’externalisation de leur site logistique et la ponction d’un trésor de guerre de 44 millions d’euros, laissé il y a onze ans par le propriétaire de l'époque, Kering. S’ils ont choisi le boulevard Haussmann, c’est pour avoir l’attention de leur maison mère, le groupe Galeries Lafayette, entré au capital en 2017, à 51%, en pensant faire une bonne affaire. Mais l’échéance de l’option d’achat des 49% restants est survenue au pire moment, alors que La Redoute valait très cher. Le groupe a dû débourser plusieurs centaines de millions d’euros – certains avancent 1 milliard. «Ils ont acheté une 4L au prix d’une Ferrari», résume Smaïl Bella, délégué central CGT à La Redoute, agacé que les équipes souffrent des conséquences de ce mauvais investissement.
Si ce n’était que ça…Trois mois plus tôt, ce sont les équipes de BazarChic, autre filiale du groupe Galeries Lafayette, qui distribuaient des tracts au même endroit, pour s’indigner de la menace de fermeture de leur activité. Si on ajoute que le groupe s’était déjà séparé du BHV parisien, qui perdait 15 millions d’euros par an, avant de rendre les clés d’Eataly, le temple de la gastronomie italienne, dont la recette n'a pas vraiment pris à Paris, c’est à croire que la maison peine à se diversifier. La direction réfute ce dernier revers : le propriétaire d’Eataly voulait reprendre la main. Cet arrêt soulage tout de même les comptes, alors que l’heure du grand inventaire a sonné.
Des renoncements nécessaires pour financer le lifting du paquebot Haussmann
Une revue des troupes qui n’épargne pas le cœur de l’activité. Après avoir cédé une trentaine de ses bâtiments à divers franchisés, la maison n’exploite plus que 19 Galeries Lafayette en propre. Bientôt 17, avec la fermeture des deux magasins de Marseille, le 30 novembre prochain. Pour justifier son départ de la deuxième ville de France, l’entreprise invoque le principe de réalité. «C’est une décision difficile, mais courageuse et responsable, alors qu’on perdait 10 millions d’euros par an», souligne Alexandre Liot, directeur des opérations du groupe Galerie Lafayette. Des renoncements nécessaires pour financer l’entretien de la vedette de la maison, le paquebot Haussmann, qui réalise plus de la moitié des 3,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires du groupe. Et, vraisemblablement, la quasi-totalité des bénéfices.

L’an dernier, les 130 ans de l’enseigne ont été l’occasion de nombreuses festivités dans son décor, jusqu’à suspendre une table sous sa coupole, où quelques chanceux ont pu dîner. En marge de ces célébrations, la cinquième génération de la famille fondatrice a pris du galon. Nicolas Houzé a succédé à son père, Philippe Houzé, à la présidence du directoire du groupe, commençant à imprimer sa marque, tandis que son frère Guillaume conservait la direction de l'image. Moins d'un an plus tard, le 7 juillet 2025, c'est au tour de leur cousin, Arthur Lemoine, d'arriver dans la lumière, avec sa nomination comme directeur général des Galeries Lafayette, dont il n'était en charge que de l'offre jusqu'ici. La disparition en février dernier de Ginette Moulin, la matriarche, laisse craindre à certains que de plus grandes manœuvres s’engagent.
Quelqu’un m’avait dit que la famille vendrait tout quand la patronne mourrait: même si ça n'ira pas aussi loin, j'ai peur qu'il n’y ait plus de tabou, note un salarié, craignant que plus aucun foyer de pertes ne soit toléré

En retard sur l'e-commerce
Pourtant les défis sont nombreux. A commencer par la digitalisation des Galeries Lafayette qui traîne, avec seulement 5% de ventes en ligne, contre 20% chez les acteurs de la mode. Mais c’est surtout les difficultés du secteur habillement qui menacent, avec la montée en puissance des marques de fast-fashion et les tensions sur le pouvoir d’achat. «Depuis le Covid, on observe une nette baisse de la fréquence d'achat sur l'univers mode, jugé moins prioritaire : même ceux qui ont les moyens se tournent vers l’entrée de gamme ou la seconde main», analyse Hélène Janicaud, experte mode chez Kantar. Tout en restant dans le top 5 des enseignes, avec 2,3% de part de marché, les Galeries Lafayette ont perdu du terrain dans le dressing des Français. Et le jeu se complique encore, alors que les jeunes prennent les magasins pour des showrooms. «Ils viennent essayer une basket ou un parfum, les commandent sur leur smartphone, puis s’en vont», soupire un syndicaliste.
Le désamour pour le concept du «tout sous le même toit» face à des enseignes spécialisées, comme Sephora, ou de grandes plateformes en ligne, comme Amazon, dépasse nos frontières. L’enseigne canadienne Hudson's Bay, créée en 1670, vient de s'éteindre, tandis que Macy’s a fermé 150 portes aux Etats-Unis. A Paris, Le Printemps et la Samaritaine luttent aussi pour s'adapter. Sans compter que les marques de luxe, piliers historiques des grands magasins, multiplient les ouvertures de boutiques spectaculaires, susceptibles de leur voler la vedette.
Derrière leurs habits chics, les grands magasins sont soumis aux même diktats que les supermarchés...
Déjà, la baisse de fréquentation des touristes chinois avait bouleversé l’équilibre économique. «Avec leur très grandes surfaces et leur belle architecture, les grands magasins ne sont pas tenables si le trafic est insuffisant», relève Olivier Salomon, associé chez AlixPartners. Car derrière leurs habits chics, les grands magasins sont soumis aux mêmes diktats que les supermarchés, à savoir la nécessité d’optimiser leur chiffre d’affaires au mètre carré pour asseoir leurs coûts fixes sur de gros volumes. «Ce qui est difficile dans mon métier, c’est que nous avons le compte de résultat d’un épicier, combiné aux exigences des marques de luxe», admettait Matthieu Caloni, le directeur de la transformation des Galeries Lafayette, lors de la Paris Retail Week.
Plus question, donc, de tout miser sur les touristes, dont les visites sont soumises aux aléas géopolitiques. Les Galeries Lafayette s’adressent à nouveau aux Parisiens, avec un programme de fidélité musclé et un étage de designers français. «Le Covid a eu un grand mérite, il a permis de réveiller les grands magasins vis-à-vis de leur dépendance à la clientèle internationale», souligne Pierre-Yves Martin, consultant chez OMS&Co.

Mais de tels paquebots sont lourds à manœuvrer. Le groupe a mobilisé 400 millions d’euros pour rénover son réseau, dont 100 millions pour Haussmann. En plein confinement, alors que le magasin était fermé, l'entreprise a percé un troisième Escalator, installé un espace bien-être au sous-sol et consacré un étage entier à la chaussure, qui présente désormais «la plus grande offre d’Europe», avec plus de 850 modèles. «C'est judicieux, car cette catégorie a une rentabilité au mètre carré très élevée et attire une clientèle plus jeune», relève Martin Crépy, associé senior pour le cabinet de conseil Simon-Kucher. Un parti pris remarqué.
Il fallait de sacrées convictions pour investir autant, au moment où le magasin ne faisait pas 1 euro de chiffre d’affaires, c’est la preuve que les actionnaires sont des passionnés du commerce et prêts à être offensifs, salue Frank Rosenthal, expert en marketing du commerce.
Pour financer de tels chantiers, le groupe ne peut cependant plus se permettre de mauvais placements, comme celui de La Redoute. Or une partie de sa fortune est coincée chez Carrefour, dont la famille est actionnaire depuis 2014. Une entrée au capital lorsque l’action valait environ 29 euros. Alors que la famille cherchait de la trésorerie, elle a déjà revendu une partie de ses titres, pour récupérer 365 millions d’euros l’an dernier. Mais elle détient encore 8% du capital du distributeur, dont il lui est difficile de se défaire, sans acter une moins-value, puisque l’action reste sous les 15 euros.
Sauvegarde et redressement pour certains magasins cédés à des franchisés
L’autre sujet d’inquiétude vient de ses adresses en province, où la marque doit apparaître comme référent de l'habillement féminin ou de la beauté, sans en avoir les moyens. Car ce qui est possible sur 100.000 mètres carrés à Paris ne l’est pas dans des bâtiments plus étroits, de villes modestes. Les déboires des 25 points de vente repris par Michel Ohayon, placés en procédure de sauvegarde en 2023, ont même eu pour effet de questionner la viabilité de l’ensemble des Galeries Lafayette dans des villes moyennes.
Le plan de redressement imposé à marche forcée au BHV et à ses sept points de vente par Frédéric Merlin, cofondateur de la Société des grands magasins (SGM), a aussi défrayé la chronique, alors que des fournisseurs se plaignaient de n'être pas payés, jetant le doute sur la solidité du repreneur. «On a rationalisé comme jamais l’activité et densifié l’offre commerciale pour les rendre rentables», explique Frédéric Merlin, assurant que le plus dur est derrière lui. «Le chiffre est passé de 119 millions d’euros quand on a racheté à 116 millions aujourd’hui, mais on est passé d’une perte de 7 millions par an à un résultat positif de 15 millions d’euros en 2024.»
Chez Socri Limited aussi, l’optimisme est de mise, alors que le petit groupe a remis à l’équilibre les magasins de Béziers et d'Avignon, et prépare l’ouverture d’un petit Galeries Lafayette à Nîmes, en octobre. «Les difficultés de Michel Ohayon sont un sujet de holding et non le reflet d’un souci du modèle. Nous croyons aux grands magasins de province», assure Pierre-Antoine Desplan, président de Socri Limited. Pour le réseau encore détenu en propre, les rénovations s'enchainent, comme à Annecy ou à Biarritz, où le magasin vient d'inaugurer un superbe toit-terrasse.
Une remontada qui se dessine du côté du vaisseau amiral
Boulevard Haussmann aussi, les efforts paient. Le vaisseau amiral opère une remontada inédite. Alors que les Américains ont presque remplacé les Chinois, le magasin a retrouvé son niveau de fréquentation d’avant-Covid, avec près de 37 millions de visiteurs et 1,9 milliard d'euros de chiffre d'affaires en 2024.
Haussmann a battu des records historiques de ventes, en décembre 2024, février et avril 2025, se réjouit Alexandre Liot.
Les salariés du magasin s’y retrouvent, puisque la participation versée l’an dernier a été « topissime », de l’aveu même des syndicats. Au quatrième étage, les gens font même la queue pour s’offrir quelques selfies sur le Glasswalk, ce pont en verre qui offre un point de vue inédit sur la coupole et où plusieurs demandes en mariage auraient déjà été faites. «C’est 100% instagrammable, et ça fait une expérience à raconter, au-delà des achats», décrypte Frank Rosenthal.
De là-haut, la vue sur le magasin n’en est que plus époustouflante. Et le décalage avec les bâtiments qui n’ont pas ce décor est encore plus évident. A quelques kilomètres, celui du centre commercial Beaugrenelle serait en mauvaise passe, comme le site de Lyon Part-Dieu. Tandis que le point de vente des Champs-Elysées reste un gouffre financier: ouvert en 2018 en pleins gilets jaunes, il n'a jamais été rentable. «Notre plan de réduction des pertes est en ligne depuis trois ans. Le chiffre d’affaires monte en puissance, et approche progressivement de l’équilibre», assure Alexandre Liot. En attendant, dans l’inventaire en cours, ces magasins s’affichent probablement en rouge vif.
Trois franchisés aux destins divers
Sur les 57 magasins du réseau, 38 n'appartiennent plus au groupe Galeries Lafayette et sont exploités sous contrat d'affiliation. C'est le cas de Dijon, d'Avignon ou de Niort.
Hermione Retail, 26 magasins : sortis de procédure de sauvegarde le 21 mars 2024, les points de vente du périmètre de Michel Ohayon restent fragiles. Si celui de Pau semble sauvé, Rosny 2 va fermer. Tandis que leur propriétaire a été interdit de gérer une entreprise.
Groupe SGM, 7 magasins + le BHV : la jeune foncière de Frédéric Merlin, propriétaire des magasins de Reims ou de Dijon, a imposé un régime sec pour redresser ces espaces en difficulté. Au point d’inquiéter. Mais ça va mieux depuis.
Socri Limited, bientôt 3 magasins : le groupe qui a remis discrètement à l’équilibre Béziers et Avignon prépare l’ouverture d’un petit Galeries Lafayette à Nîmes, en octobre. Un nouveau modèle?
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