En 2016, la France et l’Australie s'étaient mises d’accord sur la livraison de 12 sous-marins conventionnels de classe Suffren à partir de 2030 pour un total de 56 milliards d’euros. Mais ça, c'était avant. Car en 2021, l'Australie créait la surprise en rompant son contrat avec la France et Naval Group, préférant se tourner vers les Etats-Unis et le Royaume-Uni dans le cadre du pacte AUKUS. Ce revirement visait alors à renforcer les capacités navales australiennes dans l’Indo-Pacifique face à la Chine, grâce à l'acquisition de sous-marins nucléaires de classe Virginia dès 2030.

Mais quatre ans plus tard, le vent tourne. Le 11 juin, le Pentagone a lancé un réexamen de l’accord pour en vérifier la compatibilité avec la doctrine «America First», indique le magazine Géo. La priorité pourrait donc être donnée aux besoins de l'US Navy, au détriment de l'Australie. Cette décision pourrait remettre en cause un contrat colossal de 208 milliards d’euros, incluant la vente de cinq sous-marins Virginia entre 2032 et 2040 et le développement conjoint avec le Royaume-Uni d’une nouvelle classe de sous-marins nucléaires. Mais les Etats-Unis peinent à tenir la cadence : selon un rapport du Congrès, la production annuelle réelle des Virginia n’atteint que 1,13 unité, loin de l'objectif de deux par an.

Un pacte à 208 milliards d’euros sur la sellette

Ces retards sont aggravés par des difficultés industrielles (main-d’œuvre, chaîne d’approvisionnement, matières premières stratégiques). Les livraisons à l'Australie semblent donc de plus en plus compromises à court terme. L'incertitude s'amplifie avec le retour de Donald Trump à la présidence depuis janvier. Le sous-secrétaire à la politique de Défense, Elbridge Colby, un des principaux dirigeants du Pentagone, se montrait déjà très sceptique sur l’accord l'an dernier. C'est lui qui pilote désormais son réexamen. «Si nous pouvons produire des sous-marins d'attaque en nombre et en vitesse suffisants, c'est parfait. Mais si nous ne le pouvons pas, [l'approvisionnement de l'Australie] devient un problème très difficile car nous ne voulons pas que nos militaires soient dans une position plus faible et plus vulnérable» a-t-il prévenu.

Face à un conflit potentiel avec la Chine autour de Taïwan, l’administration américaine pourrait décider de conserver tous ses sous-marins pour ses propres opérations, au lieu d’en transférer à l’Australie. Pour Colby, fournir des Virginia à Canberra dans ce contexte serait «une mauvaise idée», tant ces engins sont essentiels pour défendre les intérêts américains dans la région.

Canberra appelle à ne «pas surinterpréter» ce réexamen de l'accord

Le gouvernement australien affiche pourtant une certaine confiance. L’ancien Premier ministre Scott Morrison appelle à ne «pas surinterpréter» le réexamen en cours. Mais en coulisses, Washington semble vouloir faire monter la pression sur Canberra pour la pousser à augmenter ses dépenses militaires, comme le suggère le Financial Times. Une stratégie de négociation, mais qui pourrait se retourner Canberra si elle débouche sur une renégociation ou une annulation pure et simple de l'accord. Si les États-Unis se désengagent, l’Australie pourrait être contrainte de prolonger la vie de ses vieux sous-marins Collins – certains en service depuis 1996 – jusqu’aux années 2050. Et ce, dans un contexte de renforcement de la marine chinoise. Possible que Canberra se morde aujourd'hui les doigts d'avoir coulé son partenariat avec Paris.