
Olivier Oullier, 50 ans, est un revenant. Professeur de neurosciences à l’université d’Aix-Marseille jusqu’en 2015, il a enchaîné ensuite les jolis postes loin du Vieux-Port : directeur de la stratégie santé au Forum économique mondial, au bord du lac Léman, puis patron de l’entreprise californienne Emotiv, numéro un mondial des interfaces homme-machine. Mais, en février 2022, il choisit Marseille pour fonder son entreprise, Inclusive Brains, qui permet à des personnes souffrant d’un handicap de contrôler des machines via l’intelligence artificielle. Pas parce qu’il y a fait sa thèse ou que ses deux filles y sont au lycée, non. “Je voulais rentrer en France et j’ai donc fait le tour des métropoles, raconte-t-il. C’est ici que nous avons été le mieux compris.” Il loue l'accompagnement offert par risingSUD, l’agence régionale qui joue les rabatteurs, l’appui de la Chambre de commerce, ainsi que le “tremplin” représenté par l’incubateur Le Phare, de la Fondation CMA CGM (lire page XX). Bref, un vrai “écosystème de soutien”.
“En matière d’attractivité, la remontada de Marseille est spectaculaire”, constate Camille de Guillebon, responsable des activités du cabinet de conseil EY dans le Sud-Est. Tous les ans, EY mesure la capacité de séduction de la France vis-à-vis des investisseurs étrangers. En 2023, 23% de ces derniers plaçaient la cité phocéenne dans le tiercé de tête (hors Paris) des métropoles les plus attirantes. Pour les entreprises comme pour les cadres. Résultat : “Le recrutement est devenu plus facile, assure Patrice Boulogne, directeur exécutif du spécialiste PageGroup. Marseille a rattrapé Aix-en-Provence et fait mieux que Grenoble.”
Bientôt un sixième data-center
Les bonnes nouvelles s’enchaînent. L’implantation, en plein cœur de la ville, de Salesforce, l’éditeur américain de logiciels de gestion, à l’automne dernier. Le lancement de Marseille Immunology Biocluster, doté de 96 millions d’euros, pour doper la recherche et attirer start-up, talents et financements. Le partenariat de 100 millions d’euros sur cinq ans, noué en avril entre Mistral AI, le spécialiste français de l’intelligence artificielle, et l’armateur CMA CGM, qui devrait donner naissance à deux pôles, l’un dédié aux activités maritimes et logistiques, l’autre aux médias. Et bientôt, sur une friche des quartiers nord, un sixième data center, l’une de ces énormes usines à stocker nos données de navigation sur la Toile. “Sans compter l’ouverture à la rentrée dernière de la Cité scolaire internationale Jacques-Chirac, à Arenc, qui dispense un enseignement en anglais, allemand, arabe, chinois, espagnol et bientôt italien”, rappelle Audrey Brun Rabuel, directrice de risingSUD. Un solide argument pour attirer les cadres étrangers. Et de quoi faire oublier (un peu) la décision des Galeries Lafayette de fermer leurs magasins du Centre Bourse et du centre commercial du Prado avant décembre pour cause de “pertes récurrentes”.
Une ville encore en mutation
“Marseille partait de tellement loin que le changement se voit”, juge Gautier Testu, associé du cabinet d’influence Stan, depuis le 29e étage de la tour La Marseillaise. Ici, le club Le 29 offre à ses 600 membres, tous dirigeants d’entreprises, une vue imprenable sur la deuxième ville de France, de la Bonne Mère jusqu’à l’Estaque. Et le changement, en effet, se lit dans le paysage. Le quartier d’affaires qui s’étire désormais le long du port est sorti de terre grâce au programme de rénovation urbaine Euroméditerranée, lancé en 1995. Et il n’est pas achevé : les travaux de la phase 2 se poursuivent en direction du nord. À l’embouchure du Vieux-Port, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), avec sa merveilleuse résille de béton, doit sa création à Marseille Capitale européenne de la culture 2013. “À cette occasion, la France et le monde ont découvert une métropole cosmopolite, ouverte et festive, loin de la caricature minable pastis-pétanque”, se réjouit Joseph Arakel, le fondateur du groupe de transport et de logistique Tempo One.
"Un emplacement stratégique sur la Méditerranée"
Il y a également ce qui ne se voit pas à l'œil nu. Comme la multiplication des structures d’accompagnement à la création, à la reprise et au développement d’entreprises telles que Les Déterminés, La Ruche ou Entrepreneurs dans la ville. Comme ces dix-huit câbles sous-marins de fibre optique qui convergent vers la côte et ont fait passer la cité, en une grosse décennie, du 44e au 6e rang mondial des carrefours numériques. “Marseille bénéficie d’un emplacement stratégique sur la Méditerranée, pointe Camille de Guillebon. D’ici, les grandes métropoles européennes sont plus accessibles que depuis Gênes ou Barcelone.”
Quelque chose a changé, aussi, dans la psyché des Marseillais. “Longtemps, ils ont fait preuve d’une forme de fatalité face aux sous-investissements dans les infrastructures, de résignation face aux dysfonctionnements que résume bien le fameux ‘C’est Marseille, bébé’, analyse Gautier Testu. Mais, aujourd'hui, le regard extérieur posé sur leur ville les pousse à se dire ‘ça déconne ici’ et à devenir plus exigeants.” Ils s’agacent que leur image reste entachée par le narcotrafic et son cortège de règlements de comptes, par la pauvreté qui mine certains quartiers – celui de la Belle de Mai est l’un des plus défavorisés d’Europe.
L'envers du décor
Pour autant, même moins bordélique, moins foutraque, la cité phocéenne n’est pas simple à apprivoiser pour les nouveaux venus. Certains d’entre eux repartent, déçus par l’envers du décor (lire page XX), exaspérés par les petites incivilités du quotidien, les voitures garées en double ou en triple file, les emballages de McDo balancés par la portière, le feu orange synonyme de coup d’accélérateur – le tout dans une relative impunité.
Côté business, Marseille ne s’est pas (encore) muée en eldorado. Terre de très petites entreprises et de PME, elle compte moins de sièges sociaux que Lyon et peu de groupes d'envergure internationale. “La démographie économique est toujours tirée par le secteur public et parapublic”, indique Camille de Guillebon. Dans certains secteurs d’activités, les compétences restent insuffisantes. “Notamment dans les métiers industriels, la production, l’hygiène, la sécurité et la maintenance”, précise Patrice Boulogne. Surtout, il manque un atout clé à la ville, selon Laurent Amar, vice-président de la Chambre de commerce et d’industrie : “la capacité des politiques locaux à trouver une forme de paix des braves au nom de l’intérêt général”, énonce celui qui est chargé de la “transformation du territoire aux standards internationaux”. Lourde tâche pas totalement achevée…
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