
La taxe Zucman continue de susciter débats et controverses. Prévue pour instaurer un impôt de 2% sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros (après déduction des impôts déjà acquittés), cette mesure, soutenue notamment par la gauche, est jugée «fondamentale» par Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Elle figure d’ailleurs au cœur du contre-budget présenté fin août par le PS. Mais depuis son entrée dans le débat public, la taxe est souvent source de confusions, alimentées par des approximations de responsables politiques et d’experts, comme l’a relevé RTL lundi 15 septembre.
Dernier exemple en date : Eric Coquerel, député La France insoumise (LFI) et président de la Commission des finances, a provoqué un tollé après son passage sur BFM Business. Interrogé par Hedwige Chevrillon au sujet des fondateurs de Mistral AI, valorisée à près de 12 milliards d’euros mais encore déficitaire, il a semblé confondre revenus, valorisation et patrimoine.
«Si son entreprise ne gagne pas d’argent, elle ne produit pas de patrimoine. Il ne paiera pas cette taxe, parce que cela ne concerne que les gens qui gagnent de l’argent», a affirmé Eric Coquerel (LFI).
Or, la taxe proposée par Gabriel Zucman vise bien la valeur du patrimoine, indépendamment des bénéfices réalisés. Autrement dit, bien que Mistral AI soit valorisé à 14 milliards d'euros, cela ne signifie pas que son fondateur, Arthur Mensch, dispose de cette somme en liquidités. Ces fonds sont généralement réinvestis dans le développement, la recherche et l’innovation, notamment pour rivaliser avec des acteurs comme ChatGPT. Le propriétaire ne sera imposé que s’il cède une partie de ses parts et perçoit effectivement des gains.
Sur les réseaux sociaux, la réaction du monde de la French Tech a été immédiate : Eric Larchevêque (Ledger, Coinhouse) a dénoncé une «intervention lunaire», Marc Simoncini (Meetic) a ironisé : «Même en agrandissant la piste, on n’a jamais vu un âne réussir à décoller». Pour Alain Ciot (dirigeant de société), le passage est «effrayant», tandis que Vincent Maillard (réalisateur de documentaires) pointe «l’amateurisme complet» de certains élus. De son côté, l’ingénieur Philippe Jamet, membre de l’Académie des Technologies, a critiqué les propos tenus par l’économiste Thomas Piketty sur BFMTV. Sur X, il écrit : «Sur @apollineWakeUp T Piketty suggère que @MistralAI pourrait financer les 2% de la taxe Zucman en vendant 240M€ d'actions à ses collaborateurs. Il y a 400 salariés dans l'entreprise. Le brillant économiste pense qu'ils vont chacun investir 600k€ ? Du grand n'importe quoi…»
Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a lui aussi relancé la controverse. Dans une interview accordée à BFMTV, il a affirmé qu’«une poignée d’ultra-riches a vu sa fortune passer de 600 à 1 200 milliards d’euros en huit ans», jugeant qu’«exiger 15 milliards d’euros via la taxe Zucman n’a rien d’une spoliation». Cependant, cette affirmation mélange encore une fois deux réalités distinctes : la valorisation du patrimoine et la fortune nette personnelle. Le chiffre cité correspond en réalité à la somme des valorisations boursières et des actifs des plus grandes fortunes françaises, telle que calculée par Challenges dans son classement annuel. Ce montant reflète la hausse des marchés financiers, mais ne représente pas des liquidités disponibles, ni une richesse «encaissée».
En d’autres termes, ces fortunes se sont revalorisées sur le papier, sans que leurs détenteurs aient nécessairement perçu de gains effectifs. Le rendement potentiel évoqué de 15 milliards d’euros repose sur des hypothèses hautes : plusieurs évaluations indépendantes estiment plutôt les recettes autour de 5 à 10 milliards, compte tenu des difficultés d’évaluation et de recouvrement.
Je n’ai rien contre les riches. Mais quand une poignée d’ultra-riches a vu sa fortune passer de 600 à 1 200 milliards en 8 ans, demander 15 milliards n’a rien d’une spoliation.
— Olivier Faure (@faureolivier) September 29, 2025
La taxe Zucman vise uniquement les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros ! Ce que protège le… pic.twitter.com/KSveAGqnb8
Xavier Niel et son «patrimoine énorme» selon Aurélien Rousseau
Autre maladresse, celle d’Aurélien Rousseau, ancien ministre de la Santé, qui affirmait sur franceinfo que Xavier Niel, entrepreneur majeur du secteur des télécoms, paierait peu d’impôts au regard de son immense fortune. «Monsieur Niel, il a un patrimoine énorme, et aujourd'hui, sa contribution à l'effort national, elle est extrêmement faible», a-t-il affirmé. Cette déclaration passe sous silence la réalité : Iliad, maison mère de Free, emploie près de 18 000 personnes en France.
Par ailleurs, les actions de Xavier Niel ont contribué à faire baisser les prix des abonnements mobiles, augmentant ainsi le pouvoir d’achat des Français de 7 milliards d’euros, selon l’UFC-Que Choisir. Il est aussi à l’initiative de projets innovants tels que l’école 42, le campus Hectar ou la station d’accueil pour start-up Station F.
Dans ce contexte de tensions autour des grandes fortunes, Manès Nadel, étudiant et porte-parole du collectif EDR, a dénoncé sur BFMTV «l’accumulation insupportable» des richesses en France, en ciblant les 500 plus grandes fortunes. Dans un message publié sur X, il affirme qu’«il y a 30 ans, les 500 personnes les plus riches détenaient 6% du PIB, maintenant c’est 42%». Ces propos ont fait réagir Eric Larchevêque, entrepreneur et cofondateur de Ledger. Sur le même réseau, il lui a répondu directement : «Je fais donc visiblement partie de ton problème», écrit Eric Larchevêque. «J’aimerais que tu m’expliques plus précisément en quoi j’ai fait une accumulation insupportable d’argent, et surtout ce que je devrais concrètement faire pour ne plus être un parasite qui empêche l’Etat de se financer».
Bonjour @ManesNadel,
— Eric Larchevêque (@EricLarch) September 12, 2025
Je suis dans la liste des 500 (celle éditée par Challenges en tout cas), et je fais donc visiblement parti de ton problème.
Je suis présent dans cette liste car je détiens un pourcentage de Ledger qui est valorisé à plus d'un milliard (j'en suis… https://t.co/vW2haLSZ6h
Les affirmations de l’étudiant ont également été contestées par l’économiste Antonin Bergeaud.
Dans une publication sur X, il précise : «Ce qu'a dit Manes Nadel sur BFMTV : que les 500 plus riches détiennent 42% du revenu national, est faux. Le graphique de Zucman montre que leur patrimoine équivaut à 42% du PIB. Le % ici est trompeur, il donne l'impression qu'il reste 58% pour les autres, c'est faux. » Entre soutiens enthousiastes et critiques appuyées, la taxe Zucman continue d’alimenter le débat. Reste à démêler les chiffres des idées reçues.



















