
Le loup dans la bergerie. Ce vendredi 12 septembre, l’ambassadeur de Chine en France faisait face aux représentants de la filière automobile tricolore. Dans les salons cossus de l’Automobile Club de France, les diplomates se sont échangé des amabilités sur la qualité de leurs voitures. «L’Europe a peut-être la filière automobile la plus performante du monde», a osé l’ambassadeur Deng Li. Un compliment reçu avec un brin de méfiance chez certains membres de l’assistance, qui n’ignorent pas que les voitures chinoises menacent de voler des parts de marché aux marques européennes.
La conquête a commencé avec les voitures électriques. Un domaine où la Chine dispose d’une avance indéniable. Mais dans cette guerre économique, un autre front pourrait s’ouvrir sur les véhicules à moteur thermique. Car dans sa feuille de route pour l’industrie automobile, l’État chinois insiste aussi sur le rôle des «véhicules à économie d’énergie», une catégorie qui regroupe les voitures thermiques à 100% et les voitures hybrides. En 2020, les nouvelles voitures thermiques chinoises consommaient en moyenne 5,6 litres tous les 100 kilomètres. Mais l’objectif pour 2035 est d’atteindre 4 litres aux 100. Pour ordre de comparaison, la toute nouvelle Renault Clio doit consommer 3,9 litres en version hybride et il s’agit d’une citadine. L’objectif de la Chine est donc de répliquer cet exploit sur l’ensemble de sa flotte.
Automobile : l’élève chinois a rattrapé le maître européen
«Des constructeurs chinois comme Geely présentent déjà des moteurs thermiques avec des rendements très élevés», observe Arnaud Aymé, expert de l’industrie automobile au cabinet Sia Partners. En ligne de mire pour la Chine, il y a la généralisation des voitures hybrides. «Les constructeurs chinois font des efforts sur la récupération d’énergie à bord des voitures hybrides : quand la voiture freine, cela alimente un générateur qui alimente la batterie du véhicule. Et il peut y avoir des technologies de récupération d’énergie, en récupérant la chaleur des gaz d’échappement», ajoute Arnaud Aymé. La Chine travaille aussi sur l’allègement de ses véhicules. «Quand on baisse de 10% le poids d’une voiture, on peut baisser la consommation de carburant de 5%», chiffre l’expert.
Selon les données du cabinet Inovev, les marques chinoises vendent plus de modèles thermiques que de voitures 100% électriques en Europe. Il faut dire que pendant des années, les ingénieurs chinois se sont formés auprès des constructeurs automobiles occidentaux. Ces derniers, pour pouvoir s’installer en Chine, ont dû construire des coentreprises avec leurs rivaux asiatiques, avec parfois des promesses de transferts de technologie. «Des ingénieurs chinois avaient pour mission d’acquérir un savoir-faire, pour pouvoir le transmettre ensuite à des constructeurs chinois. C’était très clair. Rien n’a été caché», retrace Karolyn Favreau, experte de l’automobile au cabinet OMS & Co.
Un pari gagnant à court terme, car cela a permis aux entreprises européennes de se positionner sur le gigantesque marché chinois. Mais aujourd’hui, elles pourraient bien s’en mordre les doigts. «On a sous-estimé la capacité de la Chine à rapidement acquérir des compétences. Aujourd’hui, l’élève a rattrapé le maître», pointe Karolyn Favreau. Un comble pour l’Europe, qui maîtrise depuis plus d’un siècle le moteur thermique ! Mais beaucoup de constructeurs européens ont ralenti, voire gelé, leurs investissements dans les voitures thermiques, en sachant que l’Europe voulait bannir ces véhicules des concessions pour 2035. Un objectif qui aujourd’hui pourrait être remis en cause… «Des investissements massifs ont été réalisés en Europe dans l’électrification. Mais malgré cela, le consommateur ne suit pas», a déploré Luc Chatel, président de la Plateforme automobile, l’organisation chargée de représenter les intérêts des constructeurs français.
La voiture thermique a encore de beaux jours devant elle
«Le thermique a encore de beaux jours devant lui», prédit Arnaud Aymé. Et les marques chinoises pourraient mener la vie dure aux entreprises européennes, notamment dans les pays émergents où il n’y a pas assez de bornes de recharge pour électrifier le parc automobile. «Ce sont des marchés hyper-sensibles aux prix», signale l’expert de Sia Partners. Ce qui pourrait donner un avantage aux voitures chinoises. «Les constructeurs européens vont peut-être devoir lâcher sur certains créneaux pour se concentrer sur les voitures premium. Ils peuvent aussi jouer sur la préférence européenne», encourage Karolyn Favreau.
L'horizon est sombre pour la filière automobile européenne. «Le sol est en train de se dérober sous nos pieds. (...) Depuis le Covid, nous avons perdu 60 000 emplois dans notre filière industrielle. Et nous risquons d’en perdre 75 000 supplémentaires dans les cinq années qui viennent», alerte Luc Chatel. Face à ce constat, le message d’espoir vient d’une personne inattendue : l’ambassadeur de Chine. «J’ai plus confiance en l’Europe que les Européens. Il n’y a pas de déclin de l’industrie européenne», console Deng Li.



















