
Le lancement de ChatGPT en novembre 2022 n’était que le prologue d’un bouleversement systémique bien plus vaste. Aujourd’hui, l'intelligence artificielle est en train de devenir un produit de consommation de masse, avec plus de 1,5 milliard d'utilisateurs mensuels à l'échelle mondiale et un quart de la population active des pays développés l'utilisant au quotidien. C’est dans ce contexte que le CRiP (Club des Responsables d'Infrastructure, de technologies et de Production informatique) a décidé de mener une étude auprès de 460 personnes (chercheurs, fonctionnaires européens, directeurs informatiques, chefs d'entreprise…).
L’un des premiers constats ? L’émergence de l'IA agentique : « contrairement aux LLM classiques qui se contentent de répondre à des requêtes précises, les systèmes agentiques agissent en autonomie complète. Ils planifient, exploitent des outils et se corrigent sans intervention humaine étape par étape », détaille Sylvie Roche, directrice générale du CRiP. À surveiller avec modération puisque des ingénieurs interrogés, travaillant sur la prochaine génération d'IA, ont signalé « certains comportements inquiétants, notamment de désobéissance aux instructions », précise l’étude.
Les cols blancs et les juniors menacés
Cette transformation n'affecte pas les postes et les secteurs professionnels de la même manière. Pour la première fois, elle cible les « cols blancs », qui représentent la grande majorité des emplois occidentaux. « L’étude évalue à plus de 300 millions le nombre de postes administratifs, financiers, juridiques ou marketing vulnérables à court terme à travers le monde, révèle-t-elle. Tandis que 150 à 200 millions de nouveaux emplois pourraient être créés, notamment dans les infrastructures numériques, la cybersécurité et la gestion de l'IA ». C’est pourquoi le développement de compétences liées à l’IA semble crucial pour les années à venir. « L'IA ne vous remplacera pas, renchérit-elle. Mais un humain qui l'utilise remplacera celui qui ne s'en sert pas ».
Plus inquiétant, cette évolution fait peser un risque majeur sur les jeunes diplômés du supérieur. Traditionnellement, l’entrée sur le marché du travail pour un junior s’effectue par des tâches d’exécution répétitives, missions pouvant correspondre à ce que l'IA maîtrise le mieux. « La formation sera une bonne réponse à cette fracture, certifie Sylvie Roche. Elle doit être prise en compte et anticipée dès le plus jeune âge, mais aussi considérée dans les entreprises pour reconvertir un grand nombre de collaborateurs. C’est un mélange entre le public et le privé qui va prendre en charge cet accompagnement nécessaire ».
Plaidoyer pour une IA régulée et réglementée
C'est dans cet esprit que l’étude évoque des idées à mettre en place, à l'image d'une enveloppe européenne de 100 milliards d'euros d'ici 2030 pour financer la formation ou la création d'une garantie d'employabilité IA rendant l'employeur légalement responsable de la montée en compétences de ses salariés. Malgré ces tensions, une posture résolument optimiste prévaut chez les membres du CRiP. « Je maintiens que ce type de technologie doit être régulé et réglementé de manière éthique au sein des entreprises mais pas uniquement », insiste-t-elle.
Selon l’étude, à l'horizon 2035, le scénario le plus probable, plutôt intermédiaire, combine effets positifs et négatifs : « L'IA transforme les métiers en profondeur sans les supprimer massivement, tout en renforçant les inégalités sociales. Un ralentissement relatif du développement technologique de l’IA (manque de données, contraintes énergétiques) atténue les extrêmes. La productivité et la croissance économique augmentent dans de nombreux secteurs, mais de façon inégalement répartie (à l'instar du modèle américain) », conclut l’étude.
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