Un soir de juin dernier, la créatrice lyonnaise Pauline Moisson est tombée en arrêt devant une page du site Pinterest. Elle le reconnaissait, ce chemisier à rayures roses et blanches taillé dans une chemise d’homme, avec sa fente dans le dos fermée par un joli nœud en tissu. Et pour cause, il ressemblait comme deux gouttes d’eau à son modèle phare, la Blouse romantique. Prix de cette imitation commercialisée par Shein, le géant chinois de l’ultra-fast-fashion : 13,99 euros. Presque cinq fois moins que l’original !

Sur le réseau social LinkedIn, Pauline Moisson a publié les photos des deux vêtements, le vrai et le faux, assorties du commentaire suivant : “A gauche sur cette image : notre création originale Ambitieuse Upcycling, fabriquée en France, dans un atelier d’insertion, réalisé à partir d’une chemise pour la valoriser. À droite : une version copiée, produite à bas coût, une main-d’œuvre sous-payée dans des conditions déplorables. Ce n’est pas qu’un vêtement qu’on nous prend. Ce sont des heures de travail, de recherche de matières, de doutes.”

Les dupes copient l'ADN et les codes visuels des marques

Les “dupes” (pour “duplicate”, ou copie) comme celui de la Blouse romantique et du sac Birkin d’Hermès, ainsi que leur version plus chic, les “pingti” (leurres en mandarin), déferlent sur les réseaux sociaux. “La contrefaçon a toujours existé, souligne l’avocat Pierre Pérot, spécialiste de la propriété intellectuelle au sein du cabinet August Debouzy. Au fil du temps, elle évolue, en quête de nouvelles stratégies et de techniques lui permettant d’échapper à la sphère de la protection intellectuelle. Les dupes reprennent l’ADN et les codes visuels des marques, sans apposer le logo.

Objets de cette “dupe-mania” : les vêtements de créateurs, la maroquinerie de luxe, les parfums, les cosmétiques, les jouets et de multiples accessoires. Les saisies douanières explosent. En 2024, 112 millions d'articles contrefaits ont été interceptés sur le territoire de l’Union européenne et à ses frontières extérieures, soit 30% de plus qu’en 2022, pour une valeur au détail estimée à 3,8 milliards d'euros. La même année, en France, 21,5 millions de produits ont été retirés du marché. Un chiffre multiplié par quatre en quatre ans.

Des clones du lisseur séchant de Dyson à 40 euros

Les imitations ne se cachent même plus. Il suffit de taper “Dupe Guerlain” dans la barre de recherche d’Amazon pour voir aussitôt apparaître trois fragrances “inspirées” des parfums Idylle, Samsara et Insolence. Sur la plateforme AliExpress, les dupes de Zara et de Lululemon pullulent à des prix défiants toute concurrence. Autre produit phare en version copycat : le très onéreux lisseur séchant Dyson Airstrait (499 euros) dont les clones se vendent entre 40 et 50 euros. “On rassure les acheteurs en utilisant le terme de dupe, plus acceptable que celui de contrefaçon, analyse Géraldine Blanche, avocate en propriété intellectuelle et enseignante à Sciences po, spécialiste de la mode et du luxe. Le discours qui entoure ce phénomène ne parle pas de copies, mais de produits inspirés par, en hommage à, dans le sillage de…

Les consommateurs savent très bien ce qu’ils font. D’après un rapport du cabinet McKinsey publié en novembre 2024, près d’un tiers des Américains admettent avoir délibérément acheté le clone d’un produit haut de gamme, la moitié par volonté de faire des économies. Même s’ils avaient plus d’argent, 54% assurent qu’ils continueraient à en faire autant. Sans complexe.

La suite est réservée aux abonnés
Offre spéciale -30% avec le code HIVER26
  • Accès à tous nos articles pour comprendre l’économie
  • Des conseils pratiques et solutions concrètes pour gérer vos finances
  • Lecture immersive, publicité limitée
  • Sans engagement