
Les haras normands, berceaux des futurs cracks du galop
Dans la vie, Thierry Gillier, le fondateur de la marque de prêt-à-porter Zadig & Voltaire, a deux passions : l’art contemporain et les pur-sang anglais. Ses toiles signées Warhol, Basquiat ou Picasso ont trouvé leur place dans son duplex parisien. Et ses 21 juments stationnent en Normandie dans le haras Voltaire, qu’il a fondé en 2017 dans le Calvados. «L’idée d’élever des chevaux lui trottait déjà depuis longtemps dans la tête. Quand les 80 hectares de terres qui entouraient son manoir normand ont été mis en vente, Thierry a sauté sur l’occasion», confie Laurent Benoit, son conseiller hippique. Basée dans le triangle d’or du cheval d’élevage – entre Deauville, Lisieux et Argentan –, cette pépinière vise à faire éclore de futurs cracks.
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En Normandie, ce savoir-faire attire des acheteurs internationaux prêts à dépenser des millions pour s’offrir la perle rare dans le trot, le galop et même le saut d’obstacles. Un exemple ? Jessica Springsteen, fille du «boss» Bruce et médaille d’argent aux JO de Tokyo 2021 en jumping par équipes, a acquis sa monture, Volage du Val Henry, dans un haras de Livarot (Calvados). Selon l’Institut français du cheval et de l’équitation, la Normandie recenserait à elle seule 3 616 élevages, dont près de la moitié consacrés à faire germer des graines de champions.
«Notre métier consiste à élever des chevaux jusqu’à l’âge de 18 mois. A partir de là, le yearling (pur-sang de moins de 2 ans, NDLR) peut être soit cédé aux enchères, soit conservé pour intégrer l’écurie de course du propriétaire du haras. Dans ce cas, le jeune cheval est confié à un entraîneur chargé de le préparer à la compétition», explique Nicolas de Chambure, à la tête du très coté haras d’Etréham, près de Bayeux (Calvados). A la fin de leur carrière sportive, parfois dès l’âge de 4 ans, les meilleurs retrouvent le haras pour démarrer leur seconde vie de reproducteur, et donner naissance à de nouveaux as du galop. Avec de vrais résultats comme l’atteste l’édition 2025 du Prix de l’Arc de triomphe, la course reine. Parmi les 18 chevaux dans les starting-blocks de ParisLongchamp, 7 ont grandi dans des haras normands.
Mais la conquête des trophées reste un pari très gourmand en capitaux. «Alain et Gérard Wertheimer (propriétaires de Chanel, NDLR) répètent souvent qu’ils sont heureux lorsqu’ils parviennent à équilibrer les comptes de leur haras Saint-Léonard (Calvados). C’est pourtant l’un des plus prolifiques de tout le pays en matière d’as du galop, et leur écurie de course est aussi la plus performante, avec plus de 7 millions d’euros de gains raflés en course l’an dernier», détaille un expert.
Aux enchères de Deauville, le prix moyen pour s'offrir un jeune pur-sang prometteur atteint 267 000 euros
S’engager, mors aux dents, dans de lourds investissements ne garantit pas le succès. Demandez donc aux Riva, cette famille d’industriels italiens qui s’était offert le haras du Thenney, près de Deauville. Et qui a été contrainte de le revendre, en 2016, à la suite de son redressement judiciaire. Pour faire entrer du cash, beaucoup d’éleveurs profitent de l’engouement des «pinhookers» pour leurs poulains. Lors de ventes aux enchères, ces investisseurs peuvent miser des centaines de milliers d’euros sur de très jeunes chevaux qui n’ont jamais foulé une piste d’hippodrome. Leur but ? Les revendre avec profit, après leurs premières victoires de prestige. En août dernier, à Deauville, le prix moyen des quelque 270 yearlings adjugés lors de ventes organisées par l’agence Arqana a atteint près de 267 000 euros, huit transactions ayant dépassé le million.
Grâce à ses ventes, le haras peut ensuite investir dans de nouvelles infrastructures. Ou décider de renouveler ses capacités de production, en s’offrant un étalon. «Mettre la main sur un reproducteur de classe mondiale permet d’assurer l’avenir du haras», confirme Arnaud Angeliaume, directeur général d’Auctav, une agence de vente aux enchères de chevaux de course. Des gènes de champion augmentent non seulement les chances d’engendrer d’autres cracks, mais contribuent aussi à doper le chiffre d’affaires du haras. Car les saillies du pur-sang sont souvent facturées au prix fort. En France, l’un de ces dons Juans des paddocks s’appelle Siyouni, chouchou de la princesse Zahra Aga Khan et fleuron du haras de Bonneval (Calvados), l’une des quatre stations d’élevage normand détenues par la famille princière.
Depuis qu’il a démarré sa carrière de reproducteur, il y a quatorze ans déjà, l’animal a engendré plus de 90 vainqueurs sur les hippodromes du monde entier. Résultat, ses prestations de géniteur sont passées de 7 000 à 200 000 euros. Bien qu’à 18 ans, il ait passé l’âge de décrocher le Rocco d’or – un trophée tout ce qu’il y a de plus sérieux, décerné par un média spécialisé pour récompenser l’étalon le plus sollicité –, il s’est encore accouplé avec 119 juments cette année. A l’instar du capital d’une entreprise, sa propriété est divisée en 50 parts, réparties entre divers investisseurs. Chaque titre détenu, outre qu’il octroie des dividendes à ces copropriétaires, leur donne aussi droit à des saillies gratuites. Et la part que Thierry Gillier a acquise aux enchères, pour 960 000 euros, a fait décoller son élevage. Le croisement de Siyouni avec quelques-unes de ses poulinières a donné naissance à plusieurs chevaux, telle cette pouliche revendue 310 000 euros au footballeur Antoine Griezmann. Qui l’a à son tour cédée à un milliardaire chinois. Quatre fois plus cher !
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